La filière du design serait-elle trop atomisée ?

 

En parcourant le site de la Fédération des Designers, je tombe sur un lien vers cet article où Eric Denis expose son constat sur l’atomisation du métier du design : un président sans langue de bois (Blog Coopérative Design) :

« Le constat : féroce ou lucide ? Pour la Fédi Rhône-Alpes et son président Eric Denis, le métier est aujourd’hui complètement atomisé, il n’y a pas assez d’entreprises de design d’envergure et leur lisibilité est faible.
Cette myriade de petites agences ou d’indépendants économiquement fragiles ne fait qu’accentuer la perception du métier de designer comme un métier d’artiste et non comme un métier pour et par des entrepreneurs. “Un indépendant aussi bon soit ‘il avec le meilleur réseau autour de lui, ne peut pas construire une offre spécifique, apporter à chaque projet des solutions design adaptées, sans l’appui d’une équipe multi compétente qui constitue (théoriquement) toute agence de design“.Pour Eric Denis, au delà de la crise économique, état permanent depuis plus de 10 ans, il y a deux facteurs importants dans cette paupérisation des agences : le rôle des établissements de formation et celui des entreprises. »

Eric n’est certes pas du genre à faire de la langue de bois et c’est pour cela qu’on l’aime. Le constat sur l’atomisation du design est hélas partagé par beaucoup, y compris pointé du doigt dans certaines études comme celle sur la formation continue en design.

Personnellement, c’est particulièrement le manque de coordination et d’action collective au sein du design qui m’inquiète…

L’atomisation des discours est un premier point. Chaque designer expose sa propre vision du métier. Sans vouloir gommer les différences individuelles entre les acteurs, ne serait-il pas bon que le design explique sa valeur ajoutée auprès des de manière cohérente et en des termes qu’une entreprise puisse comprendre ? Une manière de donner une lisibilité globale à l’offre du design ?

L’offre elle même semble atomisée, comme le révèle l’enquête sur l’économie du design. Sur le terrain trop de jeunes designers créent des entreprises mortes nées, dans la plus totale ignorance des réalités économiques qui leur permettraient d’en vivre. Au niveau de l’industrie, chaque entreprise ne perçoit pas la valeur ajoutée du design de la même manière, amenant des disparités au sein même de la demande.

La formation au design me laisse parfois perplexe. La formation des designers à la création d’entreprise semble parfois négligée. Une agence de design n’est-elle pas une entreprise ? De l’autre coté, dans certaines écoles de management, il y a encore des professeurs qui ont l’air de patauger maladroitement dans des concepts surannés tels que « stylique » ou « esthétique industrielle ». Sur les 1142 pages du Mercator, une bible du marketing, quelques pages sur le design ont pourtant fait leur apparition. Bien expliquées mais peu détaillées. Des écoles de management comme Audencia, Euromed, l’ESC Troyes, l’ESSEC, travaillent avec des écoles de design pour expliquer aux managers comment inclure le design dans leurs process. Mais ces actions restent trop ponctuelles. Trop de managers découvrent encore le design sur le terrain, devant faire face à leurs idées reçues. Une mauvaise intégration du design, par exemple trop en aval sur le projet, peut faire perdre de la valeur ajoutée au produit. Ce n’est pas seulement un problème pour le design mais bel et bien pour l’entreprise. Les pouvoirs publics l’ont bien compris. On leur doit des initiatives comme entreprise-et-design.fr ou des organismes apportant du conseil aux entreprises comme le Lieu du design.

Qu’en est-il du coté de la profession ? On accuse volontiers le marketing de n’employer le mot « design » que pour vendre des produits de luxe, amusants ou « tendances »… Mais combien de designers surfent plus volontiers sur la vague du « buzz tendance » qu’ils ne parlent du fond de leur profession ? D’autres discours… « Les entreprises voudraient que tout soit chiffré, le design c’est des données humaines. » Trop facile ! Le design n’est pas la seule discipline de sciences humaines de l’entreprise. Le management, le marketing ou les RH font largement appel à ce type de sensibilité et pourtant elles savent expliquer leur valeur ajoutée à l’entreprise.

Tant que ces designers continueront à se victimiser, le design continuera d’être une profession d’assistés. Il est suicidaire de croire que c’est aux pouvoirs publics de s’occuper de promouvoir le design. De croire que la reconnaissance et la compréhension du métier du design est un du. A penser comme cela pourquoi ne pas croire aussi au Père Noël ?!

C’est bien l’atomisation des réseaux qui est en cause à ce niveau. Combien de designers agissent au niveau global ? Combien participent aux actions de la FéDi, de l’AFD ou d’autres organismes ? Combien échangent leur vision des choses au travers du réseau des blogs et des plateformes ? Combien font l’effort de promouvoir leur métier au delà des prospects qu’ils démarchent ? La promotion du design passe une communication et un débat ouvert, à plus large échelle que notre cercle de connaissances immédiat.

Plutôt que de râler, disant que les pouvoirs publics n’en font pas assez, aidons ce qui existe à se développer, comme le propose Eric Denis :

« Il s’agira aussi de mieux tirer parti de l’engouement des pouvoirs publics régionaux, locaux pour le design. Si l’on demande aux designers de témoigner, d’être présents dans des organisations régionales, bien souvent les parties prenantes n’ont aucune idée concrète pour donner du grain à moudre aux designers, c’est à eux qu’il revient de proposer des projets, des programmes pour rentabiliser cette promotion qui reste encore trop stérile pour la profession. »

Beaucoup de professions comptent des groupements d’acteurs puissants. L’Association Française des Editeurs de Logiciels donne des conférences dans de prestigieux établissements et attire les foules. Qu’en est-il au niveau du design ?

Prendre part à des actions collectives présente un double avantage. Non seulement cela permet de s’engager au niveau de la profession, mais aussi c’est un investissement qui permettent de développer son réseau. Où aller ? Certainement auprès de l’association ou de l’organisme le plus proche de chez vous et de vos centres d’intérêt : AFD, FéDI, Designers Interactifs… Sur internet les blogs et plateformes où communiquer et échanger sont nombreuses. Citons Admirable Design ou encore la présente plateforme, Design Keys, qui permet de débattre, de participer aux articles, de relayer les actions des designers et des organisations…

J’aime beaucoup ce terme de « filière » popularisé par les études commandées par le ministère. Une filière industrielle est composée d’acteurs qui échangent au niveau global et savent dynamiser leur secteur. Arriverons-nous à passer d’un design atomisé à une filière design ?

By | 2017-01-07T21:36:52+00:00 septembre 23rd, 2010|Categories: Design, Pourquoi le design ?|Tags: , , |5 Comments

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5 Comments

  1. Denis Eric 27 septembre 2010 at 8 h 08 min - Reply

    Effectivement, je ne peux qu’être d’accord avec cet article : sur 30 000 designers français, seul quelques centaines (et encore) sont fédérés…je vous engage à profiter de notre espace lors de la biennale du design pour venir en discuter avec nous….!

    • Marine 26 janvier 2011 at 9 h 05 min - Reply

      Bonjour,

      Je suis moi-même, design »euse » indépendante, par dépit, l’offre actuelle d’emploi salarié étant plus que limitée…
      Qu’entendez-vous par « structure d’envergure » en terme d’effectif? Ces dernières me semblent, dans la conjoncture actuelle peu viables…
      merci d’avance

  2. rossi-liegibel 28 janvier 2011 at 14 h 45 min - Reply

    Merci pour le renvoi, mais soyez sympathique, citez vos sources

    cordialement et coopérativement vôtre

    • Thibaut Deveraux 28 janvier 2011 at 15 h 19 min - Reply

      Si j’ai bien compris, vous souhaitez que le nom de votre blog soit visible, en plus du le lien qui revoit vers l’article d’où est tirée la citation ?

      Dites moi si la forme corrigé ci dessus vous convient.

      Bien à vous.

  3. Stéphanie 1 février 2013 at 12 h 43 min - Reply

    Très difficile en effet de vivre du design. Pourtant c’est un métier d’avenir, inconditionnellement. L’expérience de Apple ces dernières années, outre les prouesses techniques des appareils en est la preuve.

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