#Interview d’un entrepreneur qui a décidé d’allier invention, nautisme et poésie…

Aujourd’hui Crea.Coffee reçoit Guy Capra. Rencontre avec un entrepreneur expérimenté qui a décidé d’allier invention, nautisme et poésie…

Pourriez-vous vous présenter en quelques lignes ? Votre parcours, vos affinités…

Après un parcours qu’on pourrait catégoriser de plutôt « atypique » – j’ai été très jeune dans la vie active – j’ai repris des études auto-financées jusqu’à obtenir un premier prix de composition musicale de musique contemporaine. Cette voie m’a amené à obtenir un emploi d’ingé-son dans une petite maison de disque à Paris, à me former à l’informatique, et à entrer à l’IRCAM pour un stage avec l’ambition de continuer dans la musique. Un pillage artistique plus tard, j’ai complètement changé de métier pour créer une petite maison de couture (CREAtion couTURE, Créature) à Hyères les Palmiers pour celle qui était entre-temps devenue mon épouse, et qui était styliste. C’est le peu de succès qu’a connu cette entreprise qui m’a incité à ouvrir une extension d’activité dans la PAO – nous avons réalisé des cartes de restaurants pour survivre – puis dans le développement et le consulting informatique suivant ce que me demandaient les restaurateurs clients des cartes…

Ainsi est née CREAtion informaTIQUE, Créatique, avec laquelle j’ai été le premier en France à développer et diffuser une gestion commerciale professionnelle gratuite.

Succès assez important, avec plusieurs premières de couvertures des magazines informatique de l’époque, 400000 (quatre cent mille) logiciels distribués. Le modèle économique était le suivant : le logiciel était gratuit et non limité, et je vendais l’accès au code source pour que le client puisse le modifier à sa convenance. Le logiciel développé sous un SGBDR très simple d’accès, pouvait être modifié soit par un pro, soit par un utilisateur averti.

Ce n’était pas de l’Open Source ni du logiciel libre, mais c’était de la véritable ouverture de code source qui permettait en même temps une activité professionnelle rémunérée.

Trop de succès d’ailleurs : ayant commencé le développement dans ma cuisine en 1996 (si, si, c’est vrai !) j’avais juste vérifié que le nom de « Créatique » n’existait pas déjà en nom de domaine dans un internet balbutiant (c’était du temps de Compuserve) et un beau jour de l’an 2000 j’ai reçu un appel téléphonique du propriétaire de la marque déposée par ses soins : « La Créatique », qui me proposait de le rémunérer pour m’autoriser à continuer à utiliser la marque que j’avais en fait créé !

Un coup dur ? Comment on se sort d’une situation pareille ?

En prenant des décisions rapides. En plus évidemment ça tombait mal, car j’étais alors en pleine négociation avec Sun Microsystems pour créer le support online francophone mondial de Star Office, que Sun venait de racheter. Alors inutile de vous dire que j’ai trouvé la solution en 3 jours : j’ai changé de nom. Vous savez maintenant pourquoi mon activité a ce nom si improbable de « Alomphega » : je l’ai récupéré d’un ancien délire musical compositionnel (le commencement de toutes choses, l’alpha et l’omega, tout ça…) et surtout c’était imprononçable, difficilement mémorisable et donc pas vraiment intéressant pour une marque, ça n’existait nulle part ailleurs, et c’était donc disponible sans trop de risques !

Le parcours atypique continue par la création ensuite de l’ouverture du code source de Star Office, qui est devenu OpenOffice.org pour l’occasion, Star Office continuant sa carrière de logiciel commercial en parallèle pendant quelques temps.

J’ai été l’initiateur de l’ouverture du projet OpenOffice.org à l’échelon mondial dans chaque langue natale, ce qu’on appelait alors le projet « native-lang » d’OpenOffice.org. Tout ça c’était donc dans le début des années 2000.

Pour pouvoir assurer tout le travail très intensif que je fournissais à l’époque, j’avais acheté une petite fermette en Creuse, j’avais un petit bois magnifique pour aller marcher un peu et me détendre en évitant à mes muscles de trop s’atrophier devant les écrans que je ne quittais presque plus ! (600 messages par jour à gérer, plus les projets ramifiés et mes activités de développement informatique qui continuaient me laissaient assez peu de temps pour les loisirs…).

Puis ma famille m’a rappelé pour revenir dans le sud et gérer l’entreprise familiale.

Ce qui devait être une joie et un soulagement de réconciliation après des années de « guerres familiales » fut en fait le coup le plus dur que j’eu à supporter, et une sombre histoire de dupe que je ne tiens pas à détailler ici m’a laissé exsangue, ruiné, et sans aucune énergie.

Et voilà ce qui amène à une nouvelle carrière d’inventeur !

Car oui, c’est la création de cette nouvelle activité qui m’a redonné l’envie de vivre : créer, c’est vivre, en fait, et je dois dire que je n’ai jamais été aussi heureux que depuis que je manipule des idées pour essayer de les réaliser !

J’ai vu en effet que vous aviez fait émerger plusieurs nouveaux concepts très intéressants. Peut-être pourriez-vous nous parler de ceux qui vous tiennent le plus à cœur ?

Attention : je suis encore plus bavard lorsque je parle de mes inventions 😉

Il faut que je vous dise comment ma première invention s’est manifestée, car c’est elle qui a décidé de la suite.

J’ai toujours eu beaucoup d’idées, tout le temps, partout. Trop pour toutes les réaliser, c’est certain. Mais assez pour que je prenne goût à ce « blast » qu’on ressent lorsqu’une idée apparaît. Une sorte d’addiction est donc venue petit à petit, qui m’amène toujours à essayer de chercher une solution.

Voilà comme la perte d’énergie dont je parle plus haut a finalement décidé de la suite de ma vie : pour essayer de sortir de ma morosité, j’ai commencé à vouloir apprendre la planche à voile. J’avais déjà 48 ans alors, et je dois dire que ce fut assez difficile physiquement. Donc ensuite j’ai voulu trouver plus calme, et je me suis tourné vers la voile-aviron en achetant un petit bateau en bois.

La pente de mise à l’eau disponible servait aussi aux clubs de voile sportive, et toute motorisation à explosion était interdite dans la baie où je mettais mon bateau à l’eau.

Mais pour sortir de cette anse, les avirons étaient pénibles suivant les horaires car beaucoup d’enfants des clubs occupaient le terrain, et la nage à l’aviron devenait vite impossible.

Il me fallait donc un système tel qu’une godille, mais je ne savais pas godiller…

Tada : la Godyoto est donc arrivée dans ma cervelle malade !  🙂

Devant l’enthousiasme que le système a suscité à chaque fois que je sortais le bateau, je me suis dit que ce serait une bonne idée que de le commercialiser, d’autant que je réside dans une ville tournée vers la mer et les innovations marines.

Mais voilà, une idée n’arrive jamais seule, et mon incapacité à faire de la planche à voile comme un vrai véliplanchiste m’a aussi incité à réfléchir à des systèmes de voiles plus simples, moins lourds, plus tolérants, et c’est ainsi que j’ai commencé aussi à travailler sur la Velalae.

Si les choses s’étaient arrêtées là, ça aurait été simple.

D’autres idées sont venues ?

La Velalae elle-même a amené aussi la Velanavis, qui s’est parfaitement accommodé du SUP qui arrivait alors, ce qui m’a aussi déclenché des désirs de dessin de carènes performantes. D’un autre côté le désir de bateau à voile conjugué avec la pose de bridges due à mon âge m’ont amené le besoin d’un jet dentaire pratique de voyage… Etc. et ainsi de suite, beaucoup d’idées sont venues s’imposer à ma réflexion créatrice.

 

 

De très belles inventions, très poétiques d’ailleurs. Avez-vous travaillé tout seul ?

Oui, hélas. Il me fallait alors choisir entre éliminer des idées qui me semblaient séduisantes pour consacrer mes forces sur une seule, ce que je ne me suis jamais résolu à faire.

J’ai opté pour une autre solution : laisser la créativité s’exprimer librement, passer d’une recherche à l’autre en synergie, utiliser ce que je trouve d’un côté pour combler une lacune de l’autre…

Et bien sûr j’ai cherché de l’aide.

C’est pourquoi je me suis tourné vers des organismes d’accompagnement officiels.

J’allais vous demander quelles étaient les difficultés à surmonter pour travailler seul. J’ai cru comprendre qu’on y vient ?

Oui 🙂 Le fait de travailler seul a quand même un avantage : on est très réactif, on peut aussi changer de direction sans gêner personne, on est rapide. Par contre bien sûr on est beaucoup moins compétent dans beaucoup de domaines, et on est toujours dans le doute.

En allant m’adresser aux organismes d’accompagnement j’espérais trouver du support moral et intellectuel, des réseaux de compétences. J’ai alors suivi les parcours imposés : dossiers, présentations, etc.

Pour résumer après des mois on m’a dit de réaliser moi-même le prototype de mon invention, puis de commencer sa commercialisation, et de revenir une fois que j’aurais fait la preuve de la viabilité de mon projet.

Des mois d’énergie dépensée pour en arriver plus en recul encore que lors du début de mes démarches m’ont fait m’apercevoir que finalement, quand on est tout seul, on n’est peut-être pas aidé, mais au moins on n’est pas freiné !

[NDR : Je recommanderai quand même aux jeunes entrepreneurs de se renseigner auprès des organismes d’innovation locaux. Il faut rentrer dans certaines cases, que je trouve aussi très injustes pour certains projets… Heureusement les choses évoluent un peu avec la prise en compte de l’innovation par les usages dans certaines régions. ]

Et d’un point de vue technique ? Comment avez-vous trouvé de l’aide ?

De l’étude, des essais, de la réflexion, et pour une part des prestations achetées à des professionnels.

Avez-vous aussi travaillé avec des designers ? Sur quels projets ?

 C’est en cours. J’ai fait appel à un designer que j’apprécie pour le JetOnTap et le RollSlider, et les négociations sont encore en cours. L’idée qu’il me propose pour le JetOnTap c’est de se rémunérer au pourcentage des ventes futures, ce qui évidemment fait preuve d’une intelligence certaine de la situation et me prouve son engagement et son goût pour mon invention.

En ce qui concerne le RollSlider la chose technique étant un peu plus compliquée, il interviendra probablement après le prototypage de la preuve de concept, car j’ai encore quelques détails techniques à régler et il m’a avoué son impuissance à ce niveau, ce qui évidemment encore le soutient dans mon estime.

Quel est l’intérêt du design dans votre démarche ?

Au niveau du Design : je le pense indispensable à toute création, et toutes mes conceptions font appel dès le départ de l’idée aux notions générales qu’on peut catégoriser de « Design » au sens noble, c’est-à-dire une ingénierie de conception qui intègre ergonomie et esthétisme au même niveau que la technicité et l’utilité.

Personnellement je ne me considère pas comme un designer, ni comme un ingénieur, même si ce que je fais fait appel bien souvent aux notions que manipulent ces gens quotidiennement. Je me présente comme « inventeur » dans le sens premier du terme, c’est-à-dire « celui qui trouve », une sorte d’initiateur. Après je développe au mieux les compétences nécessaires, et j’espère trouver des gens qui les maîtrisent mieux que moi pour continuer mes projets et les réaliser dans une effectivité économique (on pourrait dire une effectuation).

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus aidé ?

Les gens, les anonymes qui « craquent » sur une de mes inventions lorsque j’en essaie les prototypes. C’est une vraie force qui, lors des difficultés, revient pour me donner l’impulsion nécessaire aux passages durs et à la continuation.

Une chose que je voudrais dire qui me semble importante pour un jeune designer ou entrepreneur : n’attendez jamais. Les choses viennent d’elles-mêmes, et les gens vous aideront s’ils sentent que vous n’avez pas besoin d’eux. Ça semble être un poncif, mais c’est très vrai et ça a plusieurs avantages : d’abord si vous n’attendez pas ça veut dire que vous continuez, donc vous faites les choses. Ensuite aussi les gens qui vous voient continuer vont avoir tendance à vouloir monter dans le train que vous chauffez. Si le train est arrêté, tout le monde prend le temps, et vous, et bien c’est simple : vous perdez le vôtre !

Je suis d’accord avec ça… Parmi ce qui peut freiner les jeunes volontés, il y a souvent l’aspect financier. Comment le gérer ?

En vérité je pense que ce n’est *jamais* l’aspect financier qui bloque. Je m’explique avec pour exemple le début de la Godyoto : lorsque j’ai voulu me faire fabriquer un premier prototype dans ma région, on me demandait une somme astronomique par rapport au travail que je demandais qui consistait à couper un deux tubes acier et à les souder sur une entretoise en fer plat avant d’y percer deux trous. On me demandait ça parce que dans ma demande de devis j’avais fait l’erreur de parler de « R&D »…

Alors j’ai fini par aller apprendre à souder, percer… Et réaliser le proto moi-même. Il était très moche mais il fonctionnait, et c’est sur la vidéo que j’ai tournée avec ce prototype que l’américain qui devait ensuite prendre en charge la réalisation des prototypes de la version commercialisée, la fabrication, et la diffusion du ScullMatix a pris sa décision !

Je crois que la problématique financière est toujours du cas par cas, et que la seule systématique est que dans ce domaine rien n’est jamais systématique, si ce n’est que l’argent n’est pas le seul moyen de réalisation des projets. C’est le plus facile, mais jamais le seul.

J’imagine que passer du prototype à la production en série est une autre aventure ? Quelles sont les contraintes que vous avez rencontrées ?

Au niveau du ScullMatix j’ai négocié les soucis avec le fabricant : pour lui les soucis, pour moi les royalties ! 😉

Mais en tant qu’inventeur, même si le succès d’estime est très important et si le fait de se faire commercialiser une invention est une merveilleuse réussite, le désir d’entreprendre soi-même reste le plus fort, et maîtriser toute la chaîne depuis l’invention jusqu’à la commercialisation d’un produit fini me semble une aventure qu’il serait inimaginable pour moi de ne pas tenter.

C’est aussi pourquoi je travaille sur plusieurs projets en même temps, un peu comme un pêcheur laisse plusieurs lignes.

D’autres part travailler sur plusieurs projets permets ceci qui me semble très efficace : l’esprit libéré d’une problématique continue d’y travailler inconsciemment, et les solutions se multiplient, et se faisant levier les unes et les autres.

Donc j’encourage tout monde à travailler en multitâche ! 😀

Je vous parlais du JetOnTap et du RollSlider, mais il y a aussi mon travail déjà depuis quelques années sur ma voile-aile autopilotée, qui s’alimente de solutions que j’ai trouvées pour la Velalae par exemple, ainsi que des tests que j’ai fait sur des systèmes de régulateurs d’allure pour petits voiliers, des idées sur lesquelles j’ai planché pour diriger des voiles en pince de crabe, etc…

J’allais conclure par « Comment pourriez-vous nous surprendre dans les années à venir » ?

En réindustrialisant la France ? 😀

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